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La 4e chaise. C’était à Paris le 10 avril.

Première rencontre avec nos lecteurs : les vertus de la démonstration.

Panser ou penser l’écart ? Hier soir, il aura plus été question de « panser » que de « penser ». Rien de surprenant : les lecteurs sont à peine en train de découvrir notre essai, sa densité, et les hypothèses que nous y avons fondées. Soulagement, effets thérapeutiques ? Oui, bien sûr. La perspective de penser l’écart, en s’extrayant de l’endroit où sont aujourd’hui assignés les « surdoués », pour prendre de la hauteur et permettre qu’une vue d’ensemble se dégage enfin est déjà en soi « thérapeutique ». Penser panse. Mais ce qui est thérapeutique l’est d’autant plus, paradoxalement, que l’on s’intéresse à l’au-delà de la souffrance. Non pour la nier, mais tout au contraire, pour s’en distancier, pouvoir enfin l’interroger, et mieux la comprendre. D’où le titre du premier acte auquel nous invitons nos lecteurs : ni rire ni pleurer, comprendre. C’est cette première « sortie de cadre » que nous proposons, à ceux qui n’en peuvent plus de se sentir enfermés dans les descriptions souffreteuses de la littérature consacrée à leur sujet.

« Démonstrer » l’écart traumatique qui met en tension deux façons résolument antagonistes d’habiter le monde nous paraît une urgence pour tous ceux que notre société a si malheureusement nommés les « surdoués ». Car ce qui est « monstrueux » (et fait trauma) n’est jamais que ce que nous n’avons pas encore pu rendre intelligible, c’est-à-dire ce dont la cohérence interne nous échappe encore. Et cette monstruosité est double, de part et d’autre du miroir dans lequel se contemplent, sidérés, les « surdoués » et les « autres ». D’un côté, que l’on ait été ou pas identifié « surdoué », il y a ce vertige demeuré imparlé face à la folie ordinaire du monde. Il y a aussi cette mystérieuse liste de traits psychologiques dont aucun n’est nécessaire et ne constitue pas par conséquent de dénominateur commun, et leur non moins mystérieuse corrélation à l’efficience cognitive, formant un portrait plus énigmatique qu’explicatif du fameux « surdoué » tel que se le figure notre époque. De l’autre, il y a cette fascination pour les performances hors norme, alimentant les fantasmes que les médias entretiennent avec obstination, qui revient à une mise à l’écart symbolique de cette minorité de la population, une façon de se protéger du pouvoir subversif inhérent à ce mode d’être et de la violence qu’il constitue pour la plupart des gens : car un « surdoué » ne peut travailler à produire son récit subjectif qu’en touchant à l’intouchable du récit collectif, des croyances qui le fondent, et des fétiches où s’y arrêtent d’ordinaire la pensée.

Si l’intelligence libre en acte se caractérise par une indépendance forte à l’égard des récits collectifs et des croyances qui les sous-tendent, pourquoi les « surdoués » cessent brutalement d’être « surdoués » très exactement à ce point du trauma que constitue l’écart ? Force est de constater, en effet, que le besoin d’appartenir à un tout est si puissant chez les « surdoués » qu’ils sont prêts à adhérer au récit collectif produit à leur sujet et s’y laissent enfermer, enzébrer : les voilà qui se réassurent les uns et les autres dans cette identité pour s’y cloîtrer en répétant ad libitum les mots et les phrases préécrits à leur sujet : un comble pour ceux qui se caractérisent habituellement, d’abord et avant tout, par l’autonomie !

Mais cela nous renseigne aussi sur l’urgence et la cruauté du manque d’un véritable récit collectif sur lequel nous puissions enfin prendre pied. Non un récit figé, essentialiste, mais un récit vivant, ouvert, et constamment en travail. C’est justement ce que nous tentons de faire, en écrivant ce livre, en ouvrant des ateliers divers, en invitant nos lecteurs à la réflexion commune, en appelant de nos vœux leurs objections : ce qui serait absurde, en effet, c’est que nos hypothèses viennent à leur tour occuper la place et le rôle de ces litanies addictives qui soulagent au début puis entretiennent la souffrance des « surdoués » ! Que serait une société intelligente, travaillant constamment son récit collectif ? Il faut se figurer que l’équilibre d’un tel récit ne saurait relever de la stase du récit actuel et des résistances à ce que viennent y déranger les « électrons libres », mais un équilibre fort et dynamique, un peu comme il est possible d’avancer en marchant sur un ballon, ou en pédalant : de révolution en révolution, de remaniement en remaniement, de refondation en refondation, de déséquilibre en déséquilibre, un équilibre d’autant plus fort serait possible ! Car l’humanité a tout à gagner à libérer l’intelligence.

Si vous souhaitez poursuivre cette réflexion collective, inscrivez-vous sur sandrine.gianola@sfr.fr pour la seconde rencontre du 12 mai prochain.